À 04:14, la première alarme se déclenche.
Une pulsation grave traverse le cockpit.
Les lumières vacillent.
Sur l'écran principal, la planète Nacre semble se dédoubler pendant une fraction de seconde.
Deux images parfaitement superposées, légèrement décalées.
Puis tout redevient normal.
Le système annonce :
PERTURBATION DE PHASE IMMINENTE.
TEMPS RESTANT : 03 MINUTES.
Vous préparez la transmission.
Les coordonnées du refuge sont déjà enregistrées dans les archives de secours.
Le signal comprendra son emplacement, le nombre de personnes présentes, leurs derniers états médicaux connus et une demande d'assistance prioritaire.
L'émetteur auxiliaire est configuré pour envoyer ces informations à un relais de secours situé hors de la zone perturbée.
Une fois le message lancé, il sera impossible de l'interrompre sans perdre la transmission.
Et une fois l'alimentation détournée, les systèmes de navigation d'ÉCHO-7 seront définitivement désactivés.
Un dernier avertissement apparaît.
CONFIRMATION FINALE REQUISE.
Vous regardez les quatre sièges.
Vous avez repris conscience dans cet habitacle moins d'une heure auparavant.
Vous ne connaissez toujours pas vos noms.
Vous ignorez d'où vous venez, qui vous attend ou même si quelqu'un sait encore que vous êtes vivants.
Et pourtant, vous êtes sur le point de prendre une décision qui pourrait déterminer le sort de quarante-trois inconnus.
Il vous semble étrange de devoir choisir pour eux alors que vous êtes incapables de vous souvenir de votre propre existence.
Mais peut-être est-ce justement le sens de ce que vous avez fait.
En effaçant votre mémoire, vous avez renoncé à vos certitudes.
Pas à vos responsabilités.
La minuterie indique :
02:12.
Vous confirmez la transmission.
Un grondement profond traverse le plancher.
Les lumières du cockpit passent progressivement au rouge.
Sur l'écran principal, une représentation simplifiée d'ÉCHO-7 apparaît. Un faisceau lumineux quitte le vaisseau et se dirige vers un point situé au-delà de Nacre.
Le système commence son compte à rebours.
TRANSMISSION DANS 60 SECONDES.
Les premiers effets de la marée deviennent visibles.
À travers la baie d'observation, les étoiles semblent s'étirer en de fines traînées lumineuses.
Puis elles se replient sur elles-mêmes.
L'horizon de Nacre se déforme.
Pendant quelques secondes, vous distinguez deux planètes légèrement décalées, comme si l'espace avait été plié puis imparfaitement remis en place.
Vous ressentez une pression dans vos oreilles.
Un goût métallique revient sur votre langue.
Le même qu'au réveil.
Puis les sons commencent.
D'abord, un simple grésillement.
Ensuite, des fragments de voix.
Des mots incomplets.
Des intonations familières.
La voix de Mara se mêle à d'autres, impossibles à identifier.
Vous entendez la phrase :
Ne rétablissez surtout pas la transmission principale.
Puis, presque simultanément :
Vous êtes leur seule chance.
Les deux messages se superposent jusqu'à devenir incompréhensibles.
Le compteur continue.
30 SECONDES.
Soudain, tous les écrans secondaires s'allument.
Des images surgissent.
Le cockpit.
Votre propre cockpit.
Mais quelque chose est différent.
Sur un écran, les sièges sont vides.
Sur un autre, l'habitacle est plongé dans une lumière rouge intense.
Sur un troisième, la baie d'observation semble fissurée.
Les images clignotent si rapidement que vous ne parvenez pas à les examiner.
Le système tente de les identifier.
DONNÉES TEMPORELLES NON SOLLICITÉES.
SOURCE : INCONNUE.
Vous reconnaissez le phénomène décrit dans les archives scientifiques.
L'avenir se présente à vous sous plusieurs formes.
Des possibilités.
Des conséquences.
Peut-être des événements qui se produiront.
Peut-être des événements qui ne se produiront jamais.
L'un des écrans montre brièvement Mara Voss.
Elle est assise dans le cinquième siège.
Ses mains tremblent.
Elle regarde quelque chose situé hors du champ de la caméra.
Ses lèvres bougent.
Vous n'entendez pas ses paroles.
Puis l'image disparaît.
À sa place, un autre enregistrement apparaît.
Cette fois, Mara est debout devant une console.
Elle semble plus calme.
Plus âgée aussi, bien que cela puisse être un effet de l'image.
Elle regarde directement la caméra.
Vous reconnaissez son expression.
C'est celle du premier message.
La peur.
Puis l'écran affiche une phrase :
NE LAISSEZ PAS LE SIGNAL REVENIR.
Les haut-parleurs produisent un claquement assourdissant.
Toutes les images s'effacent.
10 SECONDES.
Une nouvelle anomalie apparaît sur le capteur biométrique.
Cinq points lumineux.
Le cinquième pulse rapidement.
Puis un sixième point surgit brièvement, à proximité du premier.
Avant de disparaître.
Vous n'avez pas le temps de comprendre.
Le compteur atteint zéro.
TRANSMISSION ACTIVE.
Une lumière blanche envahit le cockpit.
Le vaisseau tremble violemment.
Vous vous agrippez instinctivement à ce qui se trouve à votre portée.
Un bruit immense traverse la coque, comme si une structure métallique gigantesque venait de se tordre autour de vous.
Puis le son s'arrête.
D'un seul coup.
Le silence qui suit est si profond que vous percevez distinctement votre respiration.
Les étoiles ont retrouvé leur place.
La planète Nacre est toujours là.
Les lumières du cockpit clignotent lentement, mais elles ne sont plus rouges.
Une seule console reste allumée.
Sur son écran, une ligne progresse.
TRANSMISSION : 68 %.
Puis :
82 %.
94 %.
Vous attendez.
La barre atteint son extrémité.
100 %.
Quelques secondes passent.
Un nouveau message apparaît.
TRANSMISSION TERMINÉE.
RELAIS PRINCIPAL : HORS SERVICE.
NAVIGATION : INDISPONIBLE.
FONCTIONS VITALES : STABLES.
Vous avez réussi.
Du moins, vous avez accompli ce que vous aviez décidé de faire.
Le signal a quitté le vaisseau.
Il a traversé l'anomalie.
Les coordonnées du refuge sont maintenant entre les mains de ceux qui pourront peut-être venir en aide à ses occupants.
Mais vous ne recevrez aucune réponse.
Il ne reste aucun système capable d'établir une communication de retour.
Vous regardez Nacre.
Elle paraît paisible.
Presque indifférente à ce qui vient de se produire.
Pourtant, une petite lumière apparaît soudain au-dessus de son horizon.
Elle se déplace lentement, suivant une trajectoire distincte de celle des étoiles.
Vous vous approchez de la baie.
La lumière s'intensifie pendant un bref instant.
Puis change de direction.
Vous ne possédez plus les instruments nécessaires pour l'identifier avec certitude.
Mais elle ressemble à un appareil spatial effectuant une correction de trajectoire vers la planète.
Peut-être un vaisseau de secours.
Peut-être simplement un satellite.
Vous espérez que ce soit le premier.
Un son discret attire alors votre attention.
Bip.
Vous vous retournez.
Bip.
La console biométrique fonctionne toujours.
SIGNES VITAUX CONFIRMÉS : 4.
Le cinquième point a disparu.
Vous regardez le siège vide.
La ceinture est maintenant ouverte.
Le tissu ne porte plus aucune chaleur perceptible.
Pour la première fois, il vous paraît n'être qu'un siège.
Un objet ordinaire.
Vous observez les quatre autres fauteuils, les consoles sombres, les bandes lumineuses qui éclairent doucement l'habitacle.
Le même cockpit dans lequel vous avez repris conscience.
Mais tout semble différent.
Au départ, la pièce vous était étrangère parce que vous ne saviez pas ce qu'elle était.
Maintenant, vous connaissez ses fonctions, son histoire et les événements qui s'y sont produits.
Vous savez pourquoi vos souvenirs ont disparu.
Vous savez ce qui a provoqué l'accident sur Nacre.
Vous savez pourquoi Mara Voss vous a envoyé deux messages contradictoires.
Et vous comprenez que le cinquième siège, les voix et les bruits mystérieux n'étaient peut-être que les manifestations d'événements appartenant à d'autres instants.
Il reste pourtant des questions.
Où est Mara?
A-t-elle survécu?
A-t-elle réellement envoyé ces messages depuis votre avenir, ou les avez-vous reçus d'une autre possibilité?
Et si la seconde hypothèse est vraie, combien d'autres avenirs existent encore quelque part?
Vous retournez aux archives scientifiques.
L'ordinateur a conservé les enregistrements reçus avant la marée.
Les deux messages de Mara sont toujours présents.
Le premier, à 04:22.
Le second, à 04:09.
Vous regardez l'heure actuelle.
04:21.
Une étrange curiosité vous pousse à rester devant l'écran.
Vous savez que le relais principal est hors service.
Vous savez qu'aucun signal ne peut être envoyé.
Pourtant, dans moins d'une minute, le premier message de Mara est supposé avoir été émis.
Celui où elle vous supplie de ne pas rétablir les communications.
Les secondes défilent.
04:21:48.
04:21:49.
Le vaisseau demeure silencieux.
Vous attendez.
Une partie de vous espère peut-être entendre quelque chose.
Une autre redoute que le message se manifeste malgré tout.
04:21:57.
04:21:58.
04:21:59.
L'horloge passe à 04:22.
Rien.
Aucun message.
Aucune voix.
Aucun grésillement.
Le silence demeure entier.
Vous ressentez un soulagement difficile à expliquer.
Vous avez peut-être réellement changé l'avenir.
Vous avez peut-être empêché la catastrophe que Mara tentait de vous annoncer.
La transmission de secours est partie.
Les fonctions vitales sont stables.
Et le vaisseau, malgré ses systèmes endommagés, continue de vous protéger du vide.
Un équilibre fragile s'est installé.
Vous revenez à vos sièges.
Il faudra probablement attendre longtemps avant qu'un secours vous retrouve. Peut-être plusieurs jours.
Vous disposez de réserves d'air, d'eau et de nourriture suffisantes.
Vous avez du temps.
Du temps pour examiner les archives.
Du temps pour essayer de retrouver vos identités.
Du temps, peut-être, pour apprendre à vous connaître.
L'un de vous active l'éclairage de repos.
Les lumières deviennent plus douces.
La planète Nacre occupe toujours la baie d'observation, immense et silencieuse.
Le rythme régulier des instruments accompagne maintenant votre respiration.
Bip.
Un silence.
Bip.
Vous fermez les yeux quelques instants.
Ce son vous rappelle quelque chose.
Un souvenir.
Pas celui d'une maison, d'un visage ou d'une enfance disparue.
Le souvenir de votre réveil.
De cette première sensation de conscience surgissant du néant.
Vous comprenez alors que votre vie n'a pas recommencé avec le retour de votre mémoire.
Elle a recommencé au moment où vous avez été capables de faire un choix.
Un choix dont vous ignoriez le résultat.
Un choix que vous avez fait malgré tout.
Sur la console principale, l'écran des communications passe automatiquement en mode veille.
Mais avant de s'éteindre, une dernière fenêtre apparaît.
Un rapport de synchronisation.
Vous l'aviez déjà consulté plus tôt, lorsque vous cherchiez à comprendre l'origine des deux messages.
Cette fois, une information supplémentaire attire votre attention.
TRANSMISSION REÇUE : 04:22
TRANSMISSION ÉMISE : AUCUNE
ORIGINE : ÉCHO-7
Vous fixez la dernière ligne.
Puis vous ouvrez les détails du signal.
La fréquence.
La signature.
L'identification du vaisseau.
Tout correspond.
Mais un dernier champ, précédemment masqué, est maintenant accessible.
DESTINATION INITIALE : ÉCHO-7
Vous restez immobiles.
Le message de Mara n'était donc peut-être pas destiné à quelqu'un sur Nacre.
Il n'était pas non plus un appel lancé au hasard dans l'espace.
Il avait été adressé à votre propre vaisseau.
À un instant précis de son histoire.
À vous.
Vous revenez à l'enregistrement.
La voix de Mara commence à jouer.
« ÉCHO-7… si vous recevez ce message, écoutez-moi attentivement… »
Vous connaissez maintenant les mots qui suivent.
Vous les avez entendus.
Vous les avez compris.
Vous avez même agi en fonction d'eux.
Mais cette fois, vous remarquez une différence.
À la fin du message, juste après les dernières paroles de Mara, il reste un fragment sonore que le système avait classé comme du bruit de fond.
Vous l'isolez.
Vous augmentez le volume.
Une voix masculine apparaît.
Elle est faible, presque inaudible.
Vous n'en comprenez que quelques mots.
« …la prochaine fois… »
Un grésillement.
Puis :
« …ne leur dites pas… »
Le signal s'interrompt.
Vous recommencez la lecture.
Le résultat est identique.
Vous examinez les propriétés du fichier.
Cette dernière voix n'a pas été enregistrée au même moment que celle de Mara.
Elle a été ajoutée au signal.
Plus tard.
Beaucoup plus tard.
Selon l'ordinateur, son horodatage d'origine est postérieur de plusieurs jours à la transmission principale.
Vous restez devant l'écran.
Si cette information est exacte, quelqu'un a modifié un message provenant du futur.
Quelqu'un qui connaissait déjà son contenu.
Quelqu'un qui savait qu'il allait vous parvenir.
Vous tentez d'identifier cette voix.
Le système compare les données avec les archives de l'équipage.
Une barre progresse lentement.
ANALYSE VOCALE : 34 %.
61 %.
87 %.
Puis le résultat apparaît.
CORRESPONDANCE CONFIRMÉE.
SOURCE : ÉQUIPAGE ÉCHO-7.
Vous attendez qu'un nom s'affiche.
Mais le système indique simplement :
IDENTITÉ PERSONNELLE INDISPONIBLE.
Le fragment vocal appartient à l'un des quatre membres d'équipage dont la mémoire a été effacée.
À l'un de vous.
Vous regardez les autres occupants du cockpit.
Personne ne se souvient d'avoir prononcé ces paroles.
Personne ne sait dans quelles circonstances elles pourraient être dites.
Et pourtant, quelque part dans un avenir qui n'a peut-être pas encore eu lieu, l'un de vous semble avoir voulu modifier le message de Mara.
Pour avertir quelqu'un.
Ou pour lui cacher quelque chose.
Vous regardez de nouveau la planète Nacre.
La petite lumière qui se dirigeait vers sa surface a disparu derrière l'horizon.
Peut-être est-ce le début d'un sauvetage.
Peut-être est-ce le premier événement d'une autre histoire.
Vous ne pouvez plus rien faire pour le savoir.
Pas maintenant.
Vous revenez aux quatre sièges.
La fatigue commence à remplacer l'adrénaline.
Pour la première fois depuis votre réveil, vous n'avez plus d'urgence à résoudre.
Plus de compte à rebours.
Plus de décision immédiate.
Seulement un vaisseau silencieux, suspendu au-dessus d'un monde inconnu.
Et le temps qui recommence à s'écouler normalement.
Du moins, vous l'espérez.
Vous laissez finalement le message derrière vous.
Sur l'écran, une dernière ligne demeure visible quelques secondes avant que l'ordinateur passe en veille.
FIN DE L'ENREGISTREMENT.
Puis :
VERSION : 7