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Couverture du récit ÉCHO-7 : La mémoire des absents

Une nouvelle de science-fiction

ÉCHO-7

La mémoire des absents

Texte intégral du document fourni · Prologue, 6 chapitres et épilogue · Lecture hors ligne

Prologue · 1 sur 8
Texte
PROLOGUE

Le réveil

Pages 2–2 du PDF

Il y a des choses que l'on oublie.

Des visages. Des endroits. Le son d'une voix qu'on a pourtant aimée.

Et puis il y a des choses que l'esprit refuse d'oublier, même lorsqu'on lui en donne l'ordre.

La peur, par exemple.

La peur semble toujours savoir quelque chose que nous ignorons.

CHAPITRE I

Le cinquième siège

Pages 3–8 du PDF

D'abord, il y a le bruit.

Un son régulier, lointain, presque imperceptible.

Bip.

Un silence.

Bip.

Puis une vibration sourde qui semble traverser les os plutôt que les oreilles.

Quelque chose fonctionne encore.

Vous ne savez pas quoi.

Vous ne savez même pas depuis combien de temps vous êtes là.

La conscience revient lentement, comme si vous remontiez d'une eau trop profonde.

Un goût métallique vous envahit la bouche. Vos membres sont engourdis. Votre respiration paraît anormalement bruyante.

Puis viennent les premières images.

Un plafond sombre.

Des bandes lumineuses bleu pâle.

Des inscriptions que vous reconnaissez sans parvenir à vous souvenir où vous les avez apprises.

Vous êtes assis dans un siège incliné. Une large ceinture maintient votre poitrine, tandis que deux sangles immobilisent vos cuisses.

À votre gauche, quelqu'un bouge.

À votre droite, une autre personne reprend brusquement son souffle.

Vous n'êtes pas seul.

Vous êtes quatre.

Quatre inconnus installés dans ce qui ressemble au cockpit d'un vaisseau spatial.

Devant vous, plusieurs consoles projettent une lueur discrète. Des écrans affichent des diagrammes incomplets, des trajectoires orbitales et des lignes de caractères qui disparaissent aussi rapidement qu'elles apparaissent.

À travers une immense baie d'observation, les étoiles dessinent des points immobiles sur un fond noir.

Et sous elles, une planète.

Une planète immense, bleu sombre, dont la surface semble presque entièrement recouverte d'eau.

De vastes formations nuageuses tourbillonnent lentement au-dessus de ses océans.

Pendant quelques instants, vous êtes incapables de détourner les yeux.

C'est magnifique.

Puis une pensée vous traverse.

Vous n'avez aucun souvenir d'avoir déjà vu une planète depuis l'espace.

En fait…

Vous ne vous souvenez de rien.

Pas de votre nom.

Pas de votre âge.

Pas de votre maison.

Vous savez ce qu'est une maison. Vous savez ce qu'est un vaisseau spatial. Vous reconnaissez instinctivement la plupart des objets qui vous entourent.

Mais lorsque vous tentez de vous rappeler votre propre visage dans un miroir, vous ne trouvez rien.

Seulement une sensation de vide.

L'un de vous finit par parler.

Sa voix est rauque, incertaine.

— Est-ce que quelqu'un sait où nous sommes?

Personne ne répond immédiatement.

La question paraît si simple.

Et pourtant, aucun de vous ne possède de réponse.

Un autre essaie de se lever. Les sangles résistent un instant, puis cèdent après une pression maladroite sur leur mécanisme de fermeture.

Un déclic métallique résonne dans l'habitacle.

Ce son déclenche quelque chose.

Une console s'illumine.

Une voix féminine, calme et presque chaleureuse, s'élève des haut-parleurs.

— Bonjour.

Vous sursautez.

— Bienvenue à bord d'ÉCHO-7. Votre période de repos est terminée. Veuillez procéder aux vérifications de réveil habituelles.

Un silence suit.

Puis la voix reprend.

— Anomalie détectée.

Un symbole orange apparaît sur l'écran principal.

— Les profils mémoriels de l'équipage sont indisponibles.

Une pause.

— Tentative de restauration…

Les écrans clignotent.

— Échec.

Nouvelle pause.

— Je suis désolée. Je ne peux pas vous identifier.

Vous regardez les autres.

La voix paraît attendre quelque chose.

— Pouvez-vous décliner votre identité?

Personne ne répond.

Vous connaissez le sens de cette question. Vous comprenez parfaitement ce qu'on vous demande.

Mais aucun nom ne vient.

Un léger craquement traverse les haut-parleurs.

— Je répète. Pouvez-vous décliner votre identité?

Cette fois, vous remarquez quelque chose dans le ton de la voix.

Une hésitation.

Infime.

Presque humaine.

— Équipage… veuillez répondre.

Puis, brusquement, le système s'interrompt.

Tous les écrans s'éteignent.

Le cockpit sombre dans une obscurité bleutée.

Une seconde passe.

Deux.

Trois.

Les bandes lumineuses se rallument.

Un nouveau message apparaît sur l'écran central.

MODE DE SURVIE ACTIVÉ.

Et juste en dessous :

ÉQUIPAGE ENREGISTRÉ : 5

SIGNES VITAUX CONFIRMÉS : 4

Vous vous regardez à nouveau.

Puis vos yeux parcourent instinctivement la pièce.

C'est là que vous le remarquez.

Derrière la console centrale, légèrement à l'écart, se trouve un cinquième siège.

Vous auriez juré qu'il n'était pas là lorsque vous avez ouvert les yeux.

Pourtant, rien ne permet de croire qu'il soit apparu.

Il possède les mêmes sangles, le même revêtement sombre et les mêmes commandes que les autres.

À une exception près.

Il est vide.

Et sa ceinture est encore bouclée.

Vous vous en approchez.

Le coussin porte l'empreinte profonde d'un corps qui s'y serait trouvé récemment.

Sur l'appuie-tête, quelques cheveux sombres sont coincés dans une couture.

Lorsque l'un de vous pose la main sur le siège, il s'immobilise.

Le tissu est tiède.

Quelqu'un était là.

Peut-être quelques minutes auparavant.

Peut-être moins.

Sur le sol, juste sous le siège, se trouve une petite plaque métallique détachée de son support.

Un nom y est gravé.

MARA VOSS

Vous le prononcez à voix haute.

Et à cet instant précis, tous les haut-parleurs du cockpit produisent un claquement sec.

Comme si quelqu'un venait de décrocher un microphone.

CHAPITRE II

Les deux voix

Pages 9–13 du PDF

La première transmission arrive dans un souffle de parasites.

Un grésillement.

Un sifflement aigu.

Puis une voix.

Une femme.

Elle respire rapidement, comme si elle venait de courir.

— ÉCHO-7… ÉCHO-7, est-ce que vous me recevez?

Un choc métallique retentit derrière elle.

La femme reprend, plus rapidement.

— Je n'ai pas beaucoup de temps. Si vous entendez ceci, écoutez-moi attentivement.

Un silence.

Elle semble chercher ses mots.

— Vous vous êtes réveillés. Vous ne vous souvenez de rien. Je sais.

Vous vous figez.

— Vous êtes quatre dans le cockpit. Les systèmes sont probablement en mode de survie. Et vous avez trouvé mon siège.

Un autre bruit, plus sourd.

Quelque chose que l'on traîne sur une surface métallique.

La femme laisse échapper une inspiration tremblante.

— Je m'appelle Mara Voss. Je fais partie de votre équipage.

Sa voix se brise légèrement.

— Enfin… j'en faisais partie.

Un long crépitement couvre les haut-parleurs.

Quand elle revient, elle parle presque en chuchotant.

— Il faut que vous me croyiez. Je sais que vous n'avez aucune raison de me faire confiance, mais vous devez m'écouter.

Elle marque une pause.

— Ne rétablissez surtout pas la transmission principale.

Les parasites s'intensifient.

— Quoi qu'on vous dise. Quoi que vous entendiez. Ne la rétablissez pas.

Un bruit violent interrompt sa phrase.

Puis sa voix revient, désespérée.

— Ce qu'il y a de l'autre côté…

Elle s'arrête.

Vous entendez sa respiration.

— Ça nous connaît.

Une longue seconde.

— Ça sait des choses sur nous que personne ne devrait savoir.

Une nouvelle décharge traverse les haut-parleurs.

— Et si ça vous demande votre nom…

La voix devient presque inaudible.

— Ne répondez pas.

Le signal disparaît.

Vous demeurez immobiles.

Les dernières paroles résonnent encore dans votre esprit.

Si ça vous demande votre nom, ne répondez pas.

Quelques instants plus tôt, le système du vaisseau vous a précisément posé cette question.

La même question.

Était-ce une coïncidence?

L'un de vous se tourne instinctivement vers les haut-parleurs.

La voix automatique avait-elle essayé de vous identifier?

Ou cherchait-elle autre chose?

Vous n'avez pas le temps de pousser la réflexion davantage.

Une deuxième transmission apparaît.

Cette fois, le signal est parfaitement clair.

Un carillon résonne, suivi d'une annonce automatique.

— Communication prioritaire. Origine : relais de secours Nacre. Niveau d'urgence maximal.

Puis une femme commence à parler.

— Ici Mara Voss, officier responsable d'ÉCHO-7.

Vous vous regardez.

La même voix.

Il n'y a aucun doute possible.

Mais quelque chose a changé.

Elle est calme.

Assurée.

Professionnelle.

— Si vous recevez cette transmission, le protocole d'effacement a fonctionné. Vous ne savez probablement plus qui vous êtes ni pourquoi vous vous trouvez à bord.

Un léger bruit de clavier.

— Je suis désolée de ce que nous avons dû faire.

Elle reprend.

— Dans moins d'une heure, une perturbation électromagnétique majeure va traverser la région. Lorsque cela se produira, la liaison avec la surface de Nacre sera définitivement perdue.

Elle s'interrompt.

— Quarante-trois personnes se trouvent actuellement dans un refuge sous la surface. Leur système de communication ne peut plus atteindre les secours. ÉCHO-7 est leur dernier relais opérationnel.

Une longue pause.

— Vous êtes leur seule chance.

La voix devient plus grave.

— Je vous demande de rétablir la transmission principale avant la prochaine marée.

Puis, avec une insistance inattendue :

— Et surtout… ignorez tout message qui vous demanderait de garder le silence.

Le signal s'arrête.

Vous regardez l'écran.

Deux messages.

La même femme.

Deux instructions parfaitement contradictoires.

L'une vous supplie de ne pas transmettre.

L'autre vous supplie de le faire.

Et les deux semblent connaître exactement votre situation.

Une question commence à se former dans votre esprit.

Laquelle de ces deux femmes ment?

Mais une autre question, bien plus dérangeante, se glisse derrière la première.

Et si aucune des deux ne mentait?

CHAPITRE III

Les choses laissées derrière

Pages 14–20 du PDF

Vous décidez d'examiner les consoles.

Une horloge numérique indique :

03:17 — TEMPS DE BORD

Sous l'heure, un autre affichage décompte les minutes précédant un événement.

PROCHAINE MARÉE : 04:17

Vous ignorez ce que signifie exactement ce mot.

Une marée.

Dans l'espace?

Peut-être s'agit-il d'un terme technique.

Peut-être que le phénomène a quelque chose à voir avec la planète qui remplit votre champ de vision.

Vous essayez d'ouvrir les informations relatives aux communications.

Le système hésite quelques secondes, puis affiche l'historique des dernières transmissions.

Les deux messages y figurent.

Même fréquence.

Même identifiant d'origine.

Même signature vocale.

Mais ce sont les heures d'émission qui attirent votre attention.

Le premier message porte l'horodatage 04:22.

Le second, 04:09.

Vous regardez de nouveau l'horloge.

03:17.

Vous vérifiez.

Encore.

Il n'y a pas d'erreur de lecture.

Les deux messages semblent avoir été émis dans le futur.

Vous avez reçu des paroles qui, selon vos propres instruments, n'ont pas encore été prononcées.

L'un de vous suggère une défaillance du système.

C'est raisonnable.

Après tout, les mémoires du vaisseau semblent endommagées. Plusieurs consoles sont éteintes. Les systèmes de navigation sont incomplets.

Pourquoi les horloges seraient-elles fiables?

Mais alors que vous tentez d'ouvrir une nouvelle fenêtre, un petit écran latéral s'allume.

Une inscription apparaît.

RAPPORT MÉDICAL — DERNIÈRE PROCÉDURE

Vous ouvrez le dossier.

Cinq personnes ont été enregistrées à bord.

Quatre ont subi une procédure neurologique identique.

La cinquième a refusé le traitement.

Motif indiqué :

VOLONTAIRE — EFFACEMENT MNÉSIQUE GLOBAL

Vous restez silencieux.

Vous avez du mal à comprendre ce que cela implique.

La perte de vos souvenirs n'est peut-être pas le résultat d'un accident.

Elle aurait été provoquée.

Volontairement.

Par vous.

Sous les renseignements médicaux, une note a été ajoutée à la main.

Les lettres semblent avoir été tracées à la hâte sur une surface tactile.

Nous avons accepté. Tous les quatre.

Ne perdez pas de temps à chercher pourquoi.

Il y a une raison.

La dernière ligne est presque illisible.

Nous ne voulions plus nous souvenir de ce qui nous avait répondu.

Un silence se fait.

Puis, quelque part derrière les panneaux du cockpit, vous entendez un bruit.

Trois coups.

Lents.

Distincts.

Toc.

Toc.

Toc.

Vous vous retournez tous.

Le bruit vient de la cloison située derrière le cinquième siège.

Vous attendez.

Rien.

Quelqu'un s'approche.

Pose une main contre la paroi.

Le métal vibre légèrement sous ses doigts.

Vous pourriez croire à un système de ventilation. À un mécanisme de refroidissement. À une canalisation qui se contracte.

N'importe quelle explication ordinaire vous conviendrait.

Mais alors que vous vous apprêtez à reprendre vos recherches, les trois coups se répètent.

Cette fois, ils semblent venir de l'intérieur même de la cloison.

Et une voix, si faible que vous pourriez l'avoir imaginée, murmure :

— Mara?

Vous cessez de respirer.

Une voix différente.

Beaucoup plus jeune.

Peut-être celle d'une enfant.

Vous échangez des regards incrédules.

La voix reprend.

— Mara… pourquoi tu ne réponds plus?

Puis elle disparaît.

Vous regardez la cloison.

Vous regardez les consoles.

Vous regardez la planète au-delà de la baie d'observation.

Quarante-trois personnes attendent peut-être votre aide quelque part, sous ses océans.

Ou peut-être n'attendent-elles rien.

Peut-être n'existent-elles même plus.

Vous vous retournez vers l'écran médical.

L'un de vous fait défiler le dossier jusqu'au dernier enregistrement.

Une vidéo.

Elle ne dure que dix-sept secondes.

Vous l'ouvrez.

L'image apparaît.

Une femme aux cheveux sombres regarde la caméra.

Ses traits sont tirés. Ses yeux rougis.

Elle semble épuisée.

Derrière elle se trouve ce même cockpit.

Vous reconnaissez les consoles.

Les sièges.

La planète à travers la baie d'observation.

C'est Mara.

Elle regarde quelqu'un hors champ.

— Ils sont prêts?

Une voix masculine lui répond.

— Oui. La procédure peut commencer.

Mara ferme les yeux quelques secondes.

Puis elle se penche vers la caméra.

— Quand vous reverrez ceci, je ne serai probablement plus là.

Elle semble vouloir ajouter quelque chose.

Mais elle hésite.

Un tremblement traverse son visage.

— Je sais que vous allez m'en vouloir.

Une larme coule sur sa joue.

— Je vous demande seulement de vous souvenir d'une chose.

Elle inspire lentement.

— On peut oublier ce qu'on a fait.

Un silence.

— Mais ça ne veut pas dire qu'on ne l'a pas fait.

La vidéo se coupe.

Vous restez devant l'écran.

Et, pour la première fois depuis votre réveil, une possibilité terrifiante s'impose à vous.

Et si vous n'étiez pas venus sur ÉCHO-7 pour sauver quelqu'un?

Et si vous étiez responsables de ce qui s'était passé?

Au même instant, la voix automatique du vaisseau revient.

— Équipage, une activité biologique anormale vient d'être détectée.

Vous regardez l'écran central.

Quatre points lumineux apparaissent, représentant vos positions dans le cockpit.

Puis un cinquième.

Juste derrière vous.

À l'emplacement du siège vide.

La voix reprend, toujours aussi polie.

— Mise à jour du registre.

SIGNES VITAUX CONFIRMÉS : 5

Vous vous retournez.

Le siège est toujours vide.

Mais sa ceinture vient de se détacher.

CHAPITRE IV

Les heures qui n'existent pas

Pages 21–28 du PDF

Le cinquième point lumineux clignote toujours sur l'écran.

Vous regardez le siège vide.

Rien ne bouge.

Aucune silhouette. Aucune respiration. Pas même une ombre qui pourrait expliquer cette présence inexplicable.

Pourtant, le système biométrique insiste.

CINQ SIGNES VITAUX CONFIRMÉS.

Une ligne supplémentaire apparaît.

SOURCE DU CINQUIÈME SIGNAL : INDÉTERMINÉE.

Puis, sans avertissement, le point lumineux disparaît.

QUATRE SIGNES VITAUX CONFIRMÉS.

Le calme revient aussi soudainement qu'il avait été interrompu.

Vous attendez quelques instants, mais le système ne fournit aucune explication. La voix automatique ne se manifeste plus.

Quelque chose attire alors votre attention.

Dans le coin inférieur de l'écran, une petite fenêtre clignote faiblement. Elle était peut-être présente depuis votre réveil, mais les autres événements vous ont empêchés de la remarquer.

JOURNAL SCIENTIFIQUE — ACCÈS RESTREINT

Vous sélectionnez la fenêtre.

Un menu apparaît, présentant plusieurs dossiers. La plupart portent des noms techniques que vous ne comprenez pas entièrement.

Observations orbitales.

Perturbations gravitationnelles.

Propagation électromagnétique.

Projet ÉCHO.

Un pictogramme indique que ce dernier dossier contient une présentation audiovisuelle.

Vous l'ouvrez.

L'écran affiche une image de la planète Nacre, accompagnée d'une voix enregistrée, neutre et méthodique.

« Nacre est une planète océanique située à proximité d'une anomalie gravitationnelle périodique. Les variations de cette anomalie produisent un phénomène que l'équipe scientifique a nommé marée de phase. »

L'image s'anime.

Autour de la planète, de fines lignes lumineuses représentent des trajectoires orbitales. Une pulsation traverse l'espace, déformant brièvement les lignes avant qu'elles retrouvent leur position initiale.

« Contrairement à une marée gravitationnelle ordinaire, cette perturbation modifie localement la propagation des signaux électromagnétiques. »

Vous observez une nouvelle simulation.

Une impulsion lumineuse quitte une antenne. Elle traverse une région déformée de l'espace, décrit une courbe impossible, puis revient vers son point de départ.

Mais quelque chose cloche.

La deuxième impulsion apparaît avant que la première ait été émise.

Vous regardez de nouveau.

Cette fois, vous comprenez.

Le vaisseau semble pouvoir recevoir des transmissions provenant d'un événement qui ne s'est pas encore produit.

La présentation se poursuit.

« Les premières observations suggèrent une inversion locale de l'ordre causal. Un signal émis après le passage d'une marée peut, dans certaines circonstances, être détecté avant celle-ci. »

L'image s'immobilise.

Un avertissement remplace la simulation.

THÉORIE NON VALIDÉE.

RISQUE DE BOUCLE CAUSALE.

Les deux messages de Mara vous reviennent immédiatement à l'esprit.

04:09.

04:22.

Il n'est que 03:17 lorsque vous commencez votre lecture.

Les transmissions ne seraient donc pas nécessairement de fausses communications. Elles pourraient réellement provenir du futur.

Vous retournez à leur historique.

Les signatures vocales sont identiques. Les deux messages ont été enregistrés sur le même canal, par la même personne, à treize minutes d'intervalle.

Une autre information apparaît désormais à côté de chaque enregistrement.

INTÉGRITÉ DU SIGNAL : 100 %.

Aucune falsification détectée.

Mara Voss a véritablement prononcé ces paroles.

Les deux fois.

Une possibilité commence à prendre forme.

À 04:09, Mara croit encore que rétablir les communications permettra de sauver les quarante-trois personnes réfugiées sur Nacre.

À 04:22, après que quelque chose s'est produit, elle tente désespérément d'empêcher cette même décision.

Treize minutes.

Treize minutes ont suffi pour transformer un espoir en avertissement.

Un léger frottement retentit derrière la cloison.

Vous vous immobilisez.

Quelque chose glisse lentement contre le métal.

Puis le bruit cesse.

Vous retournez votre attention vers les archives.

Un dossier porte la mention :

INCIDENT INITIAL — 01:53

Vous l'ouvrez.

Un premier document explique qu'ÉCHO-7 n'était pas un simple relais de communication. Le vaisseau constituait un laboratoire expérimental, chargé d'étudier les propriétés de la marée de phase.

L'équipage avait réussi à établir une liaison avec un signal provenant de quelques minutes dans le futur.

D'abord, les essais avaient été parfaitement inoffensifs.

Des impulsions lumineuses.

Des nombres aléatoires.

Des messages simples.

Puis les chercheurs avaient tenté de transmettre des informations plus complexes.

Des images.

Des voix.

Des conversations entières.

C'est à ce moment que les premiers incidents avaient commencé.

Un membre de l'équipe affirmait avoir entendu une conversation avant qu'elle se produise. Un autre avait reconnu dans un enregistrement une phrase qu'il n'avait jamais prononcée.

Les systèmes du vaisseau avaient ensuite commencé à anticiper certaines commandes.

Dans plusieurs cas, l'ordinateur effectuait une opération quelques secondes avant de recevoir l'instruction correspondante.

Vous faites défiler le rapport.

Les anomalies ne s'étaient pas limitées aux appareils.

Un médecin décrivait chez l'équipage des troubles de la mémoire, des sensations de déjà-vu et une incapacité progressive à distinguer les souvenirs des événements anticipés.

Une note manuscrite apparaît au bas du document.

Nous croyions observer le futur.

Nous n'avions pas compris que le fait de l'observer pouvait le modifier.

Plus loin, un deuxième rapport précise la nature de l'accident.

À 01:53, l'équipage a augmenté la puissance du relais principal afin d'élargir la fenêtre d'observation temporelle.

L'expérience a provoqué une résonance incontrôlée avec l'anomalie entourant Nacre.

Des systèmes de communication au sol ont cessé de fonctionner. Plusieurs installations ont perdu leur alimentation. Une partie de la population a dû être évacuée vers des abris souterrains.

Parmi eux, quarante-trois personnes se trouvent toujours dans un refuge isolé.

Vous faites défiler une liste de noms.

Ils sont bien réels.

Les registres comportent des identités, des dossiers médicaux et des photographies. Certains sont des scientifiques, d'autres des techniciens, des familles ou des enfants.

Puis un nom retient votre attention.

LIA VOSS — 11 ANS

Une photographie apparaît.

Une fillette aux cheveux sombres regarde l'objectif avec un sourire timide.

Vous ouvrez son dossier.

PERSONNE RESPONSABLE : MARA VOSS

À cet instant, le souvenir de la voix entendue derrière la cloison prend un sens nouveau.

Mara… pourquoi tu ne réponds plus?

La fillette appelait peut-être simplement sa mère.

Mais comment sa voix avait-elle pu parvenir jusqu'à vous?

Le refuge se trouve sur la planète.

Et les communications avec la surface sont supposées interrompues.

Un nouveau grésillement traverse le cockpit.

Cette fois, il provient simultanément de plusieurs haut-parleurs.

Un souffle, semblable à une respiration.

Puis trois coups métalliques.

Toc.

Toc.

Toc.

Vous regardez la cloison.

Le bruit ne semble plus provenir d'un endroit précis.

Il résonne dans la coque entière du vaisseau, comme si quelque chose frappait depuis un espace trop vaste pour être contenu dans ses parois.

Un graphique apparaît spontanément sur l'écran scientifique.

RÉSONANCE TEMPORELLE DÉTECTÉE.

L'ordinateur superpose deux représentations du cockpit.

La première correspond à son état actuel.

La deuxième porte l'horodatage :

04:22

Sur cette seconde image, une silhouette est assise dans le cinquième siège.

Les contours sont flous, incomplets, comme si plusieurs images avaient été assemblées au mauvais endroit.

La silhouette semble bouger.

Puis elle disparaît.

Vous comprenez alors une partie du phénomène.

Le cinquième signal vital ne prouvait peut-être pas qu'une personne invisible se trouvait parmi vous.

Le système détectait une présence appartenant à un autre instant.

Un écho biologique provenant d'une version future du cockpit.

Mais une question demeure.

Si cette personne est Mara Voss, pourquoi se trouve-t-elle dans le siège à 04:22?

Et pourquoi le premier message enregistré à cette heure-là donne-t-il l'impression qu'elle tente de fuir quelque chose?

Vous regardez l'horloge.

03:41.

Il reste trente-six minutes avant la marée.

Et, pour la première fois, vous comprenez que l'avenir annoncé par les transmissions pourrait bien ne pas être inévitable.

CHAPITRE V

La mémoire du futur

Pages 29–38 du PDF

Les découvertes scientifiques expliquent désormais une partie de ce qui vous arrive.

Mais elles ne répondent pas à la question la plus personnelle.

Pourquoi avez-vous volontairement effacé vos souvenirs?

Vous retournez au rapport médical découvert plus tôt.

Les quatre dossiers neurologiques sont accompagnés d'un protocole expérimental.

PROCÉDURE MNÉSIQUE 7-C.

OBJECTIF : INTERRUPTION DE LA BOUCLE DE PRÉDICTION.

Une première page présente les symptômes observés chez les chercheurs exposés à la marée de phase.

Confusion temporelle.

Souvenirs contradictoires.

Anticipation involontaire des événements.

Puis une expression inconnue :

DÉPENDANCE PRÉDICTIVE.

Vous ouvrez la définition.

Selon le rapport, certaines personnes ayant reçu des informations de leur propre avenir devenaient progressivement incapables de prendre une décision sans chercher à vérifier ce qui allait se produire.

Chaque choix entraînait une nouvelle consultation des prédictions.

Chaque prédiction influençait le choix suivant.

Plus les sujets recevaient d'informations, moins ils parvenaient à agir librement.

Une expérience avait même produit un résultat troublant : un chercheur avait tenté à plusieurs reprises d'éviter un accident qu'il avait vu dans une transmission future.

Toutes ses tentatives avaient fini par provoquer l'accident en question.

Le rapport ne prétendait pas que le futur était immuable.

Il soulevait une possibilité plus inquiétante.

Connaître une catastrophe pouvait devenir la cause de cette catastrophe.

Vous poursuivez votre lecture.

Les quatre membres d'équipage avaient été exposés à une quantité considérable d'informations temporelles lors de l'incident initial.

Ils avaient vu différentes conséquences de leurs décisions.

Certaines terribles.

D'autres contradictoires.

Leurs esprits étaient saturés de souvenirs d'événements qui ne s'étaient pas encore produits, et dont plusieurs ne se produiraient probablement jamais.

Ils ne parvenaient plus à savoir ce qu'ils avaient vécu.

Une séquence vidéo accompagne le rapport.

Elle montre un laboratoire médical faiblement éclairé.

Quatre sièges sont disposés autour d'un appareil imposant.

Les caméras n'offrent qu'une vue partielle des personnes présentes. Vous pouvez distinguer leurs mouvements, mais les visages restent cachés.

Une femme apparaît dans le champ.

Mara Voss.

Elle vérifie les paramètres d'un écran, puis se tourne vers les quatre sièges.

Sa voix est fatiguée.

« Vous avez tous confirmé votre consentement. Une fois la procédure terminée, vous ne vous souviendrez ni de l'incident, ni de notre mission, ni de vos propres identités. »

Elle s'interrompt.

« Je conserverai les archives. Vous pourrez comprendre ce qui s'est passé à partir des preuves, sans être prisonniers des souvenirs de ce que vous avez vu. »

Un voyant devient vert.

Mara semble hésiter.

« Nous ne savons pas si cela suffira. Mais vous avez décidé de tenter cette possibilité. »

L'enregistrement s'arrête.

Vous restez devant l'écran.

Vous avez donc accepté de perdre votre passé pour retrouver quelque chose de plus précieux.

La possibilité de choisir.

Peut-être était-ce une décision courageuse.

Peut-être était-ce une fuite.

Vous ne pouvez pas le savoir.

À la suite de la vidéo, une dernière note attire votre attention.

Elle ne comporte aucune signature.

Si nous réussissons, nous ne nous souviendrons pas des vies que nous avons vues disparaître.

Mais nous serons toujours responsables de celles que nous pouvons encore sauver.

Vous retournez aux commandes du vaisseau.

L'hypothèse scientifique a désormais une conséquence concrète : si vous suivez simplement les instructions transmises par Mara, vous risquez de reproduire précisément l'avenir qu'elle a vécu.

Les deux messages ne présentent pas nécessairement deux vérités opposées.

Ils pourraient raconter deux moments d'une même erreur.

La première Mara veut sauver sa fille.

La deuxième connaît le prix de cette tentative.

Vous examinez la configuration du relais principal.

Le système utilise une liaison bidirectionnelle : chaque transmission vers Nacre ouvre également un canal de réception.

Lors d'une marée de phase, ce fonctionnement provoque une boucle.

Le signal part du vaisseau.

Il traverse la région déformée.

Il revient avant son émission.

L'ordinateur le reçoit, le traite et réagit à des informations qui proviennent de son propre avenir.

Les corrections apportées par le système deviennent elles-mêmes de nouvelles émissions.

Le phénomène se répète.

Jusqu'à ce que les deux versions de l'information se superposent.

Vous comprenez enfin pourquoi les premières expériences ont échoué.

Ce n'était pas le simple fait de transmettre un message qui représentait le danger.

C'était de permettre à ce message de revenir.

Une idée émerge alors.

Et s'il était possible d'envoyer un signal sans autoriser son retour?

Vous parcourez les diagrammes techniques.

Le relais principal ne permet pas cette séparation. Son architecture a été conçue pour maintenir une communication continue.

Mais une autre installation apparaît sur les plans.

ÉMETTEUR AUXILIAIRE — MODE UNIDIRECTIONNEL.

Un ancien dispositif de secours, destiné à transmettre des coordonnées lorsque les systèmes habituels ne fonctionnent plus.

Son antenne est moins puissante.

Sa portée est limitée.

Mais elle possède une particularité essentielle.

Elle n'utilise aucun récepteur.

Un message peut en sortir.

Rien ne peut y entrer.

Vous ouvrez son diagnostic.

ÉTAT : OPÉRATIONNEL.

Une seconde ligne apparaît.

ALIMENTATION : RÉSERVE PRINCIPALE.

Le système offre une possibilité que ni l'un ni l'autre des messages de Mara n'avait mentionnée.

Vous pourriez envoyer les coordonnées du refuge sans ouvrir une nouvelle boucle de communication.

Mais un avertissement suit.

Pour atteindre le relais de secours situé au-delà de l'anomalie, l'émetteur auxiliaire doit utiliser toute la puissance disponible pendant le passage de la marée.

Il faudra isoler définitivement le relais principal et détourner son alimentation.

Cette opération entraînera la destruction de plusieurs composants essentiels à la navigation.

ÉCHO-7 pourrait continuer à maintenir son atmosphère et ses fonctions vitales, mais il lui serait impossible de reprendre sa route de manière autonome.

Vous seriez vivants.

Mais prisonniers d'un vaisseau sans moyen de rentrer.

Vous regardez Nacre.

Ses océans scintillent sous la lumière d'une étoile lointaine.

Quelque part sous cette surface, quarante-trois personnes attendent des secours.

Leurs noms défilent toujours dans les archives.

Puis le visage de Lia Voss réapparaît sur l'écran.

Onze ans.

Vous ne savez pas si sa mère est vivante.

Vous ne savez pas si le premier message de Mara vient d'un avenir que vous pouvez éviter.

Vous ne savez même pas si les quarante-trois réfugiés pourront être secourus à temps.

Mais vous connaissez maintenant les conséquences probables de vos options.

Couper toutes les communications préserverait le vaisseau, mais condamnerait peut-être les occupants du refuge.

Rétablir la liaison principale pourrait leur permettre d'appeler à l'aide, au risque de déclencher une nouvelle résonance temporelle.

L'émetteur auxiliaire offre une troisième possibilité.

Un message.

Une seule tentative.

Sans réponse possible.

Le système affiche une demande de confirmation.

ISOLER LE RELAIS PRINCIPAL?

L'horloge indique maintenant :

04:07.

Il reste dix minutes.

À travers les haut-parleurs, un léger grésillement revient.

Vous reconnaissez ce son.

C'est le même qui précédait les deux transmissions de Mara.

Mais cette fois, aucune voix ne se manifeste.

Seulement une série de petites impulsions.

Elles semblent irrégulières au départ.

Puis vous remarquez qu'elles se répètent.

Trois coups.

Un silence.

Trois coups.

Un silence.

La coque entière paraît vibrer au rythme de ces mystérieux signaux.

Une fenêtre s'ouvre sur l'écran des communications.

ORIGINE : ÉCHO-7

HORODATAGE DE LA TRANSMISSION : 04:22

Le premier message de Mara se déclenche à nouveau.

Mais cette fois, vous avez accès à son analyse complète.

Derrière la voix de la femme, une deuxième piste sonore apparaît.

Une voix masculine, déformée et lointaine.

Elle semble prononcer des nombres.

Puis une troisième voix.

Puis une quatrième.

Vous augmentez légèrement le niveau d'analyse.

Les voix se superposent.

Certaines semblent répéter les mêmes phrases avec quelques secondes de décalage.

D'autres semblent répondre à des questions qui ne sont pas encore posées.

Et, tout au fond de l'enregistrement, vous reconnaissez les trois coups métalliques.

Les mêmes.

Exactement les mêmes.

Le bruit qui résonne dans la coque n'est peut-être pas produit par quelque chose qui se déplace à l'intérieur du vaisseau.

Il pourrait être le résidu acoustique d'une transmission future.

Une vibration encore à venir, perçue avant qu'elle soit produite.

Vous regardez le compteur.

04:09.

À cet instant précis, le deuxième message de Mara devrait être émis quelque part.

Celui dans lequel elle vous demande de rétablir les communications.

Pourtant, le système indique :

AUCUNE TRANSMISSION SORTANTE.

L'ordinateur hésite.

L'affichage clignote.

Puis une nouvelle mention apparaît sous le message archivé.

ÉVÉNEMENT D'ORIGINE NON OBSERVÉ.

Vous restez devant cette phrase.

Le message existe.

Vous l'avez entendu.

Mais l'événement qui devait lui donner naissance ne vient pas de se produire.

Vous contemplez le cockpit silencieux.

Pour la première fois depuis votre réveil, vous possédez une preuve que quelque chose a changé.

Ou, plus exactement, que quelque chose aurait pu se passer autrement.

Le temps ne s'écoule peut-être pas comme vous l'imaginiez.

Et l'avenir n'est peut-être pas un endroit que l'on découvre.

C'est peut-être un endroit que l'on construit.

L'écran attend toujours votre réponse.

ISOLER LE RELAIS PRINCIPAL?

Vous confirmez.

Une série de claquements métalliques résonne derrière les panneaux.

Les lumières de plusieurs consoles s'éteignent.

Le système affiche :

RELAIS PRINCIPAL ISOLÉ.

ÉMETTEUR AUXILIAIRE DISPONIBLE.

À cet instant, une voix enfantine surgit des haut-parleurs.

Si distincte qu'elle semble se trouver dans la pièce.

« Mara? »

Un souffle.

« Je crois que je vois quelque chose dans le ciel. »

La transmission disparaît.

Vous vous retournez instinctivement vers la baie d'observation.

Au-dessus de l'horizon de Nacre, une fine lumière bleue commence à se former.

La marée approche.

CHAPITRE VI

Ce que le silence transporte

Pages 39–53 du PDF

À 04:14, la première alarme se déclenche.

Une pulsation grave traverse le cockpit.

Les lumières vacillent.

Sur l'écran principal, la planète Nacre semble se dédoubler pendant une fraction de seconde.

Deux images parfaitement superposées, légèrement décalées.

Puis tout redevient normal.

Le système annonce :

PERTURBATION DE PHASE IMMINENTE.

TEMPS RESTANT : 03 MINUTES.

Vous préparez la transmission.

Les coordonnées du refuge sont déjà enregistrées dans les archives de secours.

Le signal comprendra son emplacement, le nombre de personnes présentes, leurs derniers états médicaux connus et une demande d'assistance prioritaire.

L'émetteur auxiliaire est configuré pour envoyer ces informations à un relais de secours situé hors de la zone perturbée.

Une fois le message lancé, il sera impossible de l'interrompre sans perdre la transmission.

Et une fois l'alimentation détournée, les systèmes de navigation d'ÉCHO-7 seront définitivement désactivés.

Un dernier avertissement apparaît.

CONFIRMATION FINALE REQUISE.

Vous regardez les quatre sièges.

Vous avez repris conscience dans cet habitacle moins d'une heure auparavant.

Vous ne connaissez toujours pas vos noms.

Vous ignorez d'où vous venez, qui vous attend ou même si quelqu'un sait encore que vous êtes vivants.

Et pourtant, vous êtes sur le point de prendre une décision qui pourrait déterminer le sort de quarante-trois inconnus.

Il vous semble étrange de devoir choisir pour eux alors que vous êtes incapables de vous souvenir de votre propre existence.

Mais peut-être est-ce justement le sens de ce que vous avez fait.

En effaçant votre mémoire, vous avez renoncé à vos certitudes.

Pas à vos responsabilités.

La minuterie indique :

02:12.

Vous confirmez la transmission.

Un grondement profond traverse le plancher.

Les lumières du cockpit passent progressivement au rouge.

Sur l'écran principal, une représentation simplifiée d'ÉCHO-7 apparaît. Un faisceau lumineux quitte le vaisseau et se dirige vers un point situé au-delà de Nacre.

Le système commence son compte à rebours.

TRANSMISSION DANS 60 SECONDES.

Les premiers effets de la marée deviennent visibles.

À travers la baie d'observation, les étoiles semblent s'étirer en de fines traînées lumineuses.

Puis elles se replient sur elles-mêmes.

L'horizon de Nacre se déforme.

Pendant quelques secondes, vous distinguez deux planètes légèrement décalées, comme si l'espace avait été plié puis imparfaitement remis en place.

Vous ressentez une pression dans vos oreilles.

Un goût métallique revient sur votre langue.

Le même qu'au réveil.

Puis les sons commencent.

D'abord, un simple grésillement.

Ensuite, des fragments de voix.

Des mots incomplets.

Des intonations familières.

La voix de Mara se mêle à d'autres, impossibles à identifier.

Vous entendez la phrase :

Ne rétablissez surtout pas la transmission principale.

Puis, presque simultanément :

Vous êtes leur seule chance.

Les deux messages se superposent jusqu'à devenir incompréhensibles.

Le compteur continue.

30 SECONDES.

Soudain, tous les écrans secondaires s'allument.

Des images surgissent.

Le cockpit.

Votre propre cockpit.

Mais quelque chose est différent.

Sur un écran, les sièges sont vides.

Sur un autre, l'habitacle est plongé dans une lumière rouge intense.

Sur un troisième, la baie d'observation semble fissurée.

Les images clignotent si rapidement que vous ne parvenez pas à les examiner.

Le système tente de les identifier.

DONNÉES TEMPORELLES NON SOLLICITÉES.

SOURCE : INCONNUE.

Vous reconnaissez le phénomène décrit dans les archives scientifiques.

L'avenir se présente à vous sous plusieurs formes.

Des possibilités.

Des conséquences.

Peut-être des événements qui se produiront.

Peut-être des événements qui ne se produiront jamais.

L'un des écrans montre brièvement Mara Voss.

Elle est assise dans le cinquième siège.

Ses mains tremblent.

Elle regarde quelque chose situé hors du champ de la caméra.

Ses lèvres bougent.

Vous n'entendez pas ses paroles.

Puis l'image disparaît.

À sa place, un autre enregistrement apparaît.

Cette fois, Mara est debout devant une console.

Elle semble plus calme.

Plus âgée aussi, bien que cela puisse être un effet de l'image.

Elle regarde directement la caméra.

Vous reconnaissez son expression.

C'est celle du premier message.

La peur.

Puis l'écran affiche une phrase :

NE LAISSEZ PAS LE SIGNAL REVENIR.

Les haut-parleurs produisent un claquement assourdissant.

Toutes les images s'effacent.

10 SECONDES.

Une nouvelle anomalie apparaît sur le capteur biométrique.

Cinq points lumineux.

Le cinquième pulse rapidement.

Puis un sixième point surgit brièvement, à proximité du premier.

Avant de disparaître.

Vous n'avez pas le temps de comprendre.

Le compteur atteint zéro.

TRANSMISSION ACTIVE.

Une lumière blanche envahit le cockpit.

Le vaisseau tremble violemment.

Vous vous agrippez instinctivement à ce qui se trouve à votre portée.

Un bruit immense traverse la coque, comme si une structure métallique gigantesque venait de se tordre autour de vous.

Puis le son s'arrête.

D'un seul coup.

Le silence qui suit est si profond que vous percevez distinctement votre respiration.

Les étoiles ont retrouvé leur place.

La planète Nacre est toujours là.

Les lumières du cockpit clignotent lentement, mais elles ne sont plus rouges.

Une seule console reste allumée.

Sur son écran, une ligne progresse.

TRANSMISSION : 68 %.

Puis :

82 %.

94 %.

Vous attendez.

La barre atteint son extrémité.

100 %.

Quelques secondes passent.

Un nouveau message apparaît.

TRANSMISSION TERMINÉE.

RELAIS PRINCIPAL : HORS SERVICE.

NAVIGATION : INDISPONIBLE.

FONCTIONS VITALES : STABLES.

Vous avez réussi.

Du moins, vous avez accompli ce que vous aviez décidé de faire.

Le signal a quitté le vaisseau.

Il a traversé l'anomalie.

Les coordonnées du refuge sont maintenant entre les mains de ceux qui pourront peut-être venir en aide à ses occupants.

Mais vous ne recevrez aucune réponse.

Il ne reste aucun système capable d'établir une communication de retour.

Vous regardez Nacre.

Elle paraît paisible.

Presque indifférente à ce qui vient de se produire.

Pourtant, une petite lumière apparaît soudain au-dessus de son horizon.

Elle se déplace lentement, suivant une trajectoire distincte de celle des étoiles.

Vous vous approchez de la baie.

La lumière s'intensifie pendant un bref instant.

Puis change de direction.

Vous ne possédez plus les instruments nécessaires pour l'identifier avec certitude.

Mais elle ressemble à un appareil spatial effectuant une correction de trajectoire vers la planète.

Peut-être un vaisseau de secours.

Peut-être simplement un satellite.

Vous espérez que ce soit le premier.

Un son discret attire alors votre attention.

Bip.

Vous vous retournez.

Bip.

La console biométrique fonctionne toujours.

SIGNES VITAUX CONFIRMÉS : 4.

Le cinquième point a disparu.

Vous regardez le siège vide.

La ceinture est maintenant ouverte.

Le tissu ne porte plus aucune chaleur perceptible.

Pour la première fois, il vous paraît n'être qu'un siège.

Un objet ordinaire.

Vous observez les quatre autres fauteuils, les consoles sombres, les bandes lumineuses qui éclairent doucement l'habitacle.

Le même cockpit dans lequel vous avez repris conscience.

Mais tout semble différent.

Au départ, la pièce vous était étrangère parce que vous ne saviez pas ce qu'elle était.

Maintenant, vous connaissez ses fonctions, son histoire et les événements qui s'y sont produits.

Vous savez pourquoi vos souvenirs ont disparu.

Vous savez ce qui a provoqué l'accident sur Nacre.

Vous savez pourquoi Mara Voss vous a envoyé deux messages contradictoires.

Et vous comprenez que le cinquième siège, les voix et les bruits mystérieux n'étaient peut-être que les manifestations d'événements appartenant à d'autres instants.

Il reste pourtant des questions.

Où est Mara?

A-t-elle survécu?

A-t-elle réellement envoyé ces messages depuis votre avenir, ou les avez-vous reçus d'une autre possibilité?

Et si la seconde hypothèse est vraie, combien d'autres avenirs existent encore quelque part?

Vous retournez aux archives scientifiques.

L'ordinateur a conservé les enregistrements reçus avant la marée.

Les deux messages de Mara sont toujours présents.

Le premier, à 04:22.

Le second, à 04:09.

Vous regardez l'heure actuelle.

04:21.

Une étrange curiosité vous pousse à rester devant l'écran.

Vous savez que le relais principal est hors service.

Vous savez qu'aucun signal ne peut être envoyé.

Pourtant, dans moins d'une minute, le premier message de Mara est supposé avoir été émis.

Celui où elle vous supplie de ne pas rétablir les communications.

Les secondes défilent.

04:21:48.

04:21:49.

Le vaisseau demeure silencieux.

Vous attendez.

Une partie de vous espère peut-être entendre quelque chose.

Une autre redoute que le message se manifeste malgré tout.

04:21:57.

04:21:58.

04:21:59.

L'horloge passe à 04:22.

Rien.

Aucun message.

Aucune voix.

Aucun grésillement.

Le silence demeure entier.

Vous ressentez un soulagement difficile à expliquer.

Vous avez peut-être réellement changé l'avenir.

Vous avez peut-être empêché la catastrophe que Mara tentait de vous annoncer.

La transmission de secours est partie.

Les fonctions vitales sont stables.

Et le vaisseau, malgré ses systèmes endommagés, continue de vous protéger du vide.

Un équilibre fragile s'est installé.

Vous revenez à vos sièges.

Il faudra probablement attendre longtemps avant qu'un secours vous retrouve. Peut-être plusieurs jours.

Vous disposez de réserves d'air, d'eau et de nourriture suffisantes.

Vous avez du temps.

Du temps pour examiner les archives.

Du temps pour essayer de retrouver vos identités.

Du temps, peut-être, pour apprendre à vous connaître.

L'un de vous active l'éclairage de repos.

Les lumières deviennent plus douces.

La planète Nacre occupe toujours la baie d'observation, immense et silencieuse.

Le rythme régulier des instruments accompagne maintenant votre respiration.

Bip.

Un silence.

Bip.

Vous fermez les yeux quelques instants.

Ce son vous rappelle quelque chose.

Un souvenir.

Pas celui d'une maison, d'un visage ou d'une enfance disparue.

Le souvenir de votre réveil.

De cette première sensation de conscience surgissant du néant.

Vous comprenez alors que votre vie n'a pas recommencé avec le retour de votre mémoire.

Elle a recommencé au moment où vous avez été capables de faire un choix.

Un choix dont vous ignoriez le résultat.

Un choix que vous avez fait malgré tout.

Sur la console principale, l'écran des communications passe automatiquement en mode veille.

Mais avant de s'éteindre, une dernière fenêtre apparaît.

Un rapport de synchronisation.

Vous l'aviez déjà consulté plus tôt, lorsque vous cherchiez à comprendre l'origine des deux messages.

Cette fois, une information supplémentaire attire votre attention.

TRANSMISSION REÇUE : 04:22

TRANSMISSION ÉMISE : AUCUNE

ORIGINE : ÉCHO-7

Vous fixez la dernière ligne.

Puis vous ouvrez les détails du signal.

La fréquence.

La signature.

L'identification du vaisseau.

Tout correspond.

Mais un dernier champ, précédemment masqué, est maintenant accessible.

DESTINATION INITIALE : ÉCHO-7

Vous restez immobiles.

Le message de Mara n'était donc peut-être pas destiné à quelqu'un sur Nacre.

Il n'était pas non plus un appel lancé au hasard dans l'espace.

Il avait été adressé à votre propre vaisseau.

À un instant précis de son histoire.

À vous.

Vous revenez à l'enregistrement.

La voix de Mara commence à jouer.

« ÉCHO-7… si vous recevez ce message, écoutez-moi attentivement… »

Vous connaissez maintenant les mots qui suivent.

Vous les avez entendus.

Vous les avez compris.

Vous avez même agi en fonction d'eux.

Mais cette fois, vous remarquez une différence.

À la fin du message, juste après les dernières paroles de Mara, il reste un fragment sonore que le système avait classé comme du bruit de fond.

Vous l'isolez.

Vous augmentez le volume.

Une voix masculine apparaît.

Elle est faible, presque inaudible.

Vous n'en comprenez que quelques mots.

« …la prochaine fois… »

Un grésillement.

Puis :

« …ne leur dites pas… »

Le signal s'interrompt.

Vous recommencez la lecture.

Le résultat est identique.

Vous examinez les propriétés du fichier.

Cette dernière voix n'a pas été enregistrée au même moment que celle de Mara.

Elle a été ajoutée au signal.

Plus tard.

Beaucoup plus tard.

Selon l'ordinateur, son horodatage d'origine est postérieur de plusieurs jours à la transmission principale.

Vous restez devant l'écran.

Si cette information est exacte, quelqu'un a modifié un message provenant du futur.

Quelqu'un qui connaissait déjà son contenu.

Quelqu'un qui savait qu'il allait vous parvenir.

Vous tentez d'identifier cette voix.

Le système compare les données avec les archives de l'équipage.

Une barre progresse lentement.

ANALYSE VOCALE : 34 %.

61 %.

87 %.

Puis le résultat apparaît.

CORRESPONDANCE CONFIRMÉE.

SOURCE : ÉQUIPAGE ÉCHO-7.

Vous attendez qu'un nom s'affiche.

Mais le système indique simplement :

IDENTITÉ PERSONNELLE INDISPONIBLE.

Le fragment vocal appartient à l'un des quatre membres d'équipage dont la mémoire a été effacée.

À l'un de vous.

Vous regardez les autres occupants du cockpit.

Personne ne se souvient d'avoir prononcé ces paroles.

Personne ne sait dans quelles circonstances elles pourraient être dites.

Et pourtant, quelque part dans un avenir qui n'a peut-être pas encore eu lieu, l'un de vous semble avoir voulu modifier le message de Mara.

Pour avertir quelqu'un.

Ou pour lui cacher quelque chose.

Vous regardez de nouveau la planète Nacre.

La petite lumière qui se dirigeait vers sa surface a disparu derrière l'horizon.

Peut-être est-ce le début d'un sauvetage.

Peut-être est-ce le premier événement d'une autre histoire.

Vous ne pouvez plus rien faire pour le savoir.

Pas maintenant.

Vous revenez aux quatre sièges.

La fatigue commence à remplacer l'adrénaline.

Pour la première fois depuis votre réveil, vous n'avez plus d'urgence à résoudre.

Plus de compte à rebours.

Plus de décision immédiate.

Seulement un vaisseau silencieux, suspendu au-dessus d'un monde inconnu.

Et le temps qui recommence à s'écouler normalement.

Du moins, vous l'espérez.

Vous laissez finalement le message derrière vous.

Sur l'écran, une dernière ligne demeure visible quelques secondes avant que l'ordinateur passe en veille.

FIN DE L'ENREGISTREMENT.

Puis :

VERSION : 7

ÉPILOGUE

Le bruit du commencement

Pages 54–54 du PDF

Le cockpit retrouve sa pénombre.

La planète continue sa lente rotation.

Et quelque part, dans la coque d'ÉCHO-7, trois coups résonnent doucement.

Toc.

Toc.

Toc.

Cette fois, personne ne se précipite vers les consoles.

Vous avez appris qu'un bruit n'annonce pas nécessairement un danger.

Qu'un message n'annonce pas nécessairement la vérité.

Et qu'un souvenir ne prouve pas toujours qu'un événement s'est produit.

Vous écoutez.

Le silence revient.

Puis le son régulier des instruments reprend.

Bip.

Un silence.

Bip.

Comme au commencement.

Sauf que maintenant, vous savez une chose que vous ignoriez à votre réveil.

Oublier le passé ne vous libère pas forcément de ses conséquences.

Et connaître l'avenir ne vous condamne pas nécessairement à le vivre.

Fin — ÉCHO-7 : La mémoire des absents.